Jan 312017
 

La Grande traversée

Nous avons reçu de Jean-Yves Fredrikssen cette émouvante lettre, écrite à l’issue d’une grande traversée de l’Himalaya en parapente bivouac du Tadjikistan à la Birmanie…

4 mois, 4 mois loin de la maison, des amis, de la famille, 4 mois à tenter une traversée inédite de l’intégralité de l’Himalaya à pied et en parapente avec mon violon. C’est une éternité, une vie, une histoire sans fin. Soudain, en tapant ces mots, j’ai le vertige. Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Dans quel état me suis-je mis pour tenir ? Continuer ? Rentrer ? J’ai tout mémorisé, écrit, filmé. J’ai des amis tout au long du chemin des montagnes de l’Himalaya. De vrais amis. Des amis qui ont senti ma solitude et compris mon projet insensé. Ils m’ont adopté le temps d’une rencontre, d’une nuit ou d’un coup de pompe.

J’en ai bavé, j’ai morflé. Au Tadjikistan, j’errais et hésitais à prendre le départ. Mon ami Komil m’a
recueilli 5 jours dans sa famille.  Quelques jours plus tard, j’ai entendu siffler les balles. Interrogé 4 jours durant par les services secrets, « Brakfin », mon enquêteur, toujours septique de mon innocence, m’a aidé à quitter le pays, libre.

Au Pakistan, mes vieux copains Ishaq et Shafqat de Karimabad ont ressenti mon mal être. A coup de rigolades et de gâteaux aux noix, d’huile d’abricots, de fraises des bois, ils m’ont aidé à recharger les batteries. Lorsque les violents vents d’altitude se sont essoufflés, il en a fallu de l’énergie pour traverser le Pakistan en à peine 6 jours, de la frontière Chinoise aux portes d’Islamabad, en longeant les K2, Rakaposhi et Nanga Parbat, en survolant le Kohistan.

En Inde, alors que des vautours collaient leur ventre au dos de mon parapente quelques heures plus tôt, un Chaman hindou et ses 13 disciples m’ont exorcisé des démons du ciel et de la montagne. Durant 2 jours d’orages violents, mes compagnons m’ont soigné et nourri de la chèvre sacrifiée dans une grotte sous une  grosse pierre surplombante.

Au Népal, après avoir rejoint ma chérie et nos deux filles, nous sommes retournés à Tuman et Naghtali. C’était un an tout juste après le tremblement de terre. Nos amis nous ont sauté au cou. Les villageois, vêtus de notre collecte, de nos dons, me saluaient respectueusement. L’eau potable coule dans chaque quartier. Alors que les larmes de la fierté et du bonheur d’avoir su aider coulaient sur
mes joues, Tsering, Karmoo, Pasang et Nima nous installaient chez eux avec la plus belle des sincérités. Après cette pause familiale indispensable, j’ai repris mon aventure.

Au Dolpo, j’ai quitté Gagan Kali, Lal et la petite Disti dans cette formidable région que je rêvais de découvrir, la tête dans les nuages par tant de gentillesse et de beauté, je me suis écrasé. Mon parapente s’est fermé, brutalement, j’ai chuté au sol. Volant trop proche de la falaise, une violente
bourrasque a failli m’envoyer dans les étoiles. J’étais choqué, terrorisé sur le flanc d’une montagne abrupte. Après 2 heures d’errance, ne sachant trop si je vivais la réalité, le rêve d’être indemne ou
un cauchemar d’être pris au piège de l’Himalaya, il a fallu redécoller sur une niche herbeuse face au vide, une unique issue par les airs.

Au Sikkim, j’ai rejoint John Anthoney, un ami facebook et pilote. Il avait suivi mes 3 mois d’aventure à travers son Himalaya. Avec Munna, sa compagne, il m’a accueilli chez lui alors que j’avais la peau sur les os. La fin de la traversée du Népal m’avait lessivé. Les vents de l’hiver se sont levés, les thermiques estompés, j’ai perdu 15 kg. 5 jours plus tard, je reprends le chemin des airs pour traverser son merveilleux petit pays.

Enfin, j’arrive dans le dernier pays traversé par l’Himalaya : L’Arunachal Pradesh. Les glaciers et les hautes cimes enneigées sont là, juste au nord et à portée de mains. Les habitants mangent des chenilles et des insectes. Je vole au-dessus de la jungle, j’entends crier les singes et les oiseaux. Les décos sont rares, les thermiques aussi. Je suis loin, très loin de ma maison. Ma tête est pleine, trop pleine. A Sepa, Gourishakar, son épouse et ses trois filles prennent soin de moi, je suis au bout du rouleau.

Comme vous avez été gentils avec moi les amis de l’Himalaya ! Quelle que soit votre terre natale, votre religion, vous, gens de l’Himalaya n’êtes jamais pressés lorsqu’un étranger pointe son nez. Vous et vos montagnes m’avez fait oublier les chiffres, les distances, les « plafs » et les altitudes ! Merci.
Jean-Yves Fredrikssen jfredrik@free.fr

DCIM102GOPRO

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(Images : parabondance.blog.free.fr)

Jan 302017
 

Huit personnes d’horizons différents à bord d’un bateau sillonnant les îles Croates. Une réflexion : comment concilier développement touristique durable et pratiques sportives de nature ? Le projet est porté par l’association Expé2M, au total 500 km de navigation entre les îles Dalmates à la recherche des spots de Croatie.

Un équipage hétéroclite, un programme chargé, ponctué de rencontres et de sports de nature.

On charge à bord : parapente, paddle, équipement d’escalade, windsurf, kitesurf et matériel de plongée. Et c’est le départ pour une belle aventure humaine!

Nous souhaitons mettre en avant un tourisme durable, à la recherche du moindre impact. Mais nous ne voulons pas entrer dans un extrême utopiste. Nous choisissons donc de profiter pleinement de notre séjour, tout en essayant au maximum de ne pas laisser de trace après notre passage. À bord les débats fusent, entre réalisme et utopie, la place optimum de l’homme dans la nature reste difficile à trouver. D’un côté nos envies humaines, de l’autre nos impacts sur la nature.

Chacun de nous à ses propres curiosités… Lorsque Adrien remonte d’une plongée, il est comme un dingue après avoir vu des juvéniles de Mérou. François lorgne toutes les îles traversées pour chercher le secret spot de parapente (la navigation laisse le temps d’observer les îles et d’en deviner les possibilités de vol). Avec nos voiles (Skywalk Spice et X-Alps) nous regagnons la terre avec des paddles et c’est vraiment sympa !

La végétation, le terrain rocheux agressif, ne nous ont pas facilité le travail. La météo non plus. Mais l’avantage d’une île, c’est qu’il y a toujours un côté « au vent » ! Si bien que nous arrivons quand même à trouver des décollages possibles à peu près partout. Le bonheur de trouver sur une petite île des thermiques qui nous permettent de monter à plus de 1000 mètres et de découvrir des paysages magnifiques.

Ne pas détériorer la nature par notre pratique sportive est un bel objectif, mais ne soyons pas hypocrites : à coups de navettes et d’aménagement, sans parler de l’impact de la fabrication de nos jouets… nous sommes loin de l’empreinte zéro. Oui, nous souhaitons préserver notre environnement, et non nous ne souhaitons pas pour autant arrêter la vie que nous avons choisie en voyageant et en profitant du parapente. Alors, comment faire ?

Certaines actions sont simples comme ne laisser aucune trace derrière soi, favoriser le co-voiturage. La pratique du « marche et vol » semble une bonne réponse aussi. Mais elle reste un aspect mineur de notre activité.

Dans une équipe aussi hétéroclite, nous avons beaucoup à nous apporter et à partager : navigation, les différents sports, la cuisine crudivore, le comptage des juvéniles de poissons, les rencontres avec les locaux autour de leurs visions du développement local et touristique.

C’était à notre tour de faire partager notre passion pour le parapente. Comme dans tout apprentissage, il y a un début et le leur a été assez magnifique : plage déserte, un petit vent de face, voile Skywalk Tonka 2 pour les premiers essais. Nous avons eu quasi 100% de réussite en gonflage. Un grand plaisir de voir l’équipage aussi heureux de découvrir la sustentation et de s’amuser avec une voile au-dessus de la tête.

Nous ramenons 300 photos belles photos (Ricoh Imaging France nous a fourni un Pentax K-70 qui a la particularité de pouvoir être entièrement utilisé à une main).

Les photos sont sur le site de François Ragolski ou sur Facebook Expe2m.

 Publié par à 22 h 07 min
Jan 292017
 

Froid, concentration, angoisse, excitation, euphorie…

Nous nous sommes rencontrés à Bir (partie indienne de l’Himalaya) il y a quelques années. Christophe, le pilote pro de tout ce qui est pilotable (avion, hélicoptère mais aussi bateaux de grand tonnage), calme, plutôt ironique, joueur aimant le risque bien calculé.
Hans, cuisinier top niveau et chef d’entreprise à l’Ile Maurice, beaucoup plus émotionnel.
Christophe et Hans partagent la passion du parapente en haute montagne.
Notre amitié a commencé par l’échange de photos. Puis on a commencé à ébaucher des plans et… une petite équipe de parapente est née. Le plan : voler de Bir Billing jusqu’à la vallée de Kullu, rester quelques jours chez nos amis de Solang, puis voler du Rohtang Pass pour atteindre les hautes montagnes…


Jour 1. De Bir à Solang

Pas très bien dormi. Mixte d’excitation et d’angoisse. Suis-je bien prêt ? Matos, expérience, forme, tout ça ne m’inquiète guère. Mon point faible, c’est plutôt mon état mental. Mes exercices de yoga du matin m’aident beaucoup. Lors du petit déjeuner briefing, Christophe nous présente un parcours en 12 points sur la carte ! On s’accorde sur les échanges radio, Aaron (un ami pilote australien), et Guttam (professionnel du vol en tandem de la vallée Manali) se chargent des bagages et nous suivront par la route. La matinée est bien agitée, pas de temps pour réfléchir sur les émotions… On va au déco !

A 10h, les conditions au déco de Billing ne sont pas encore propices à notre plan. Assis sur une banquette en bois près de la fameuse petite cantine au-dessous du déco, on se relaxe en savourant du massala tchai (thé au lait épicé). Les premiers pilotes enroulent dans le ciel éblouissant en compagnie des vautours. A notre tour.

Encore un peu nerveux je traine tout en regardant Christophe qui décolle avec du vent de travers et commence à zéroter près du déco. Hans décolle à son tour et bientôt tous les deux sont au-dessus du déco. A mon tour, l’aventure commence !

Christophe est le premier à se retrouver au sommet de Billing (3300m) pour basculer vers les premiers grands reliefs au nord. Hans m’attend au sommet du thermique et nous basculons ensemble.

A Billing, les montagnes sont pleines de vie : forêt épaisse, chèvres, singes, vautours… mais nous sommes maintenant à une altitude ou le monde minéral prédomine, le long d’une crête longue et pointue. Nous voilà bientôt à 4000 mètres dans le pays de l’herbe rousse et des cailloux géants dispersés dans des combes abruptes. Hans, vigilant aux commandes de sa LM5, est toujours à vue. Christophe est déjà deux sommets plus loin !

 »Ici Alex, altitude quatre-trois, on est au point 2 en visuel avec Hans ». C’est le point de non retour et nous nous enfonçons dans les deep backgrounds. La vie sauvage est restée loin au-dessous. Ici ce ne sont que pierres grisâtres, reliefs menaçants et les premières taches des glaciers déchirés par des crevasses, les ombres des nuages capricieux. L’air change aussi : la lumière est éclatante et il fait froid. Un thermique puissant nous propulse vers la base d’un cumulus gris-lilas en formation à 5300m au-dessus d’un pic. Le panorama himalayen, à la fois connu et stupéfiant, s’étend sur plusieurs centaines de kilomètres. Le déco de Bir est bien derrière nous.

Maintenant on peut vraiment évaluer les conditions, comprendre si on pourra atteindre le but ou non. Coup d’oeil sur les nuages alentours… La base n’étant pas vraiment haute (5300), on ne pourra pas avancer par le Makori Jot vers les cimes encore plus hautes qui forment la voie la plus courte mais la plus périlleuse vers le Rohtang Pass et Solang, notre but d’aujourd’hui. On prend plus à l’Est, par une voie plus classique.

Christophe est loin devant. Avec Hans toujours près de moi, nous ne le voyons plus. Précis et ponctuel comme une montre Suisse, il annonce régulièrement sa progression : il est déjà en finesse de la vallée de Kullu ! En transition à 5000, je m’excite à la vue du Makori Jot, « le pic des termites ». Encore un gain qui fait crier nos varios, et soudainement je tombe en panne de GPS : pas grave, la route devient évidente… sauf peut-être pour l’atterro!


En approche de la vallée de Manali, les paysages deviennent de plus en plus enivrants. Les pics à 6000 se rapprochent, champs de glaces immenses, lacs turquoises dans le chaos des pierres… Les conditions commencent à se dégrader mais on vole haut et avec le vent de dos la finesse est énorme, nous pouvons savourer tout ce qui nous entoure. Hans prend quelques photos mais voilà qu’on se retrouve dans un courant descendant qui m’inquiète. Au premier barreau, on se rapproche visiblement de relief… mais ça passe ! La vallée de Manali nous accueille par le scintillement doré de la rivière Bias, 2000 mètres en dessous de nous.

Ce n’est qu’en arrivant au but que je réalise à quel point ce vol m’a épuisé. Avec notre altitude, encore supérieure à 4000m, il est très facile d’atteindre le Rohtang Pass ou de basculer vers les faces Est de la vallée qui sont encore bien ensoleillées. Mais la fatigue est là et, sans le GPS qui devait me mener à l’atterro de Burva, je ne parviens pas à le distinguer visuellement. Il me faut donc trouver l’atterro de Solang, plus visible. Christophe (toujours pas visible mais bien présent à la radio) explore les bords Est de la vallée, Hans est aux alentours de Rohtang Pass, que je peux voir juste en face de moi mais sans envie d’y aller. La lumière de l’après-midi souligne les contours pointus des sommets de Pir Panjal qui est a portée de vue. Plus au Sud, les cumulus soudés sont bien couchés par le vent d’Ouest qui nous a beaucoup aidés sur le parcours. On est presque au but. Solang se dessine pas loin de moi. D’innombrables biplaces font des « joy rides » (vols très courts en tandem) ou du soaring le long de la pente couverte de sapins. L’approche est un peu technique car ça monte encore, même à 20m/sol ! Après quelques minutes de « presque soaring » je touche enfin le sol en évitant les biplaces partout présents.


Il fait plus froid qu’à Bir car on est 1000 mètres plus haut. Des biplaceurs locaux se rapprochent et engagent la conversation. Un bon moment pour partager mes émotions… mais, que dire ? Un épuisement total m’envahit, état normal après un si grand vol, intense, extraordinaire. Je suis heureux de me retrouver sur terre, de respirer l’air plein d’odeurs des sapins…

Il commence à neiger sur la haute montagne que nous venons de parcourir : ambiance presque hivernale. Christophe et Hans ont posé un peu plus bas dans la vallée. Un diner sans se presser dans Manali, « le Chamonix Indien » comme dit Christophe. On fait des plans pour le lendemain… Mais la fatigue nous envahit.


Jour 2. Hanuman Tibba, Mukar Beh

Nous passons la nuit dans la maison de notre ami Gutam. Soirée avec de longues conversations et beaucoup de masala tchai… Demain nous tenterons d’atteindre le Hanuman Tibba, à presque 6000m.

Je me réveille tôt. Lors de mon yoga matinal, je me sens beaucoup mieux qu’hier. Après s’être dépassé, on redéfinit les marges de sécurité, on change la perception des risques. La fatigue mentale se dissipe dans la lumière chaude du soleil matinal. Je suis heureux d’être ici. Et fier de notre réussite collective.

Burwa est un petit village étonnant. Le rythme de vie y est plus au moins défini par l’activité de vol libre. Parmi les quelques centaines d’âmes qui vivent ici, il y a environ 200 pilotes biplaceurs ! Vers 9h, nous nous regroupons près de la boutique de parapente pour monter au Rohtang Pass.

Mes amis russes m’ont averti des vents de pente qui peuvent dépasser 50 km/h. Gutam nous a aussi parlé du vent catabatique très fort qui s’installe en quelques minutes si la pente de Rohtang n’est pas assez bien ensoleillée.
20 minutes plus tard, on débarque près du déco biplace au milieu de la pente de Rohtang. Ambiance haute montagne plus au moins civilisée : la route aux camions et autobus pleins de touristes, les maisonnettes à côté de la route, le tout à 3600m. Sous le soleil violent on se sent bien chaud mais les premiers coups de brise naissante sont glacés. Pas le temps de trainer, il est temps de grimper au déco, 150 mètres plus haut.

A 3800m, avec nos sacs, nous grimpons lentement la pente, essayant de bien respirer.

Nous sommes très concentrés : on va décoller de presque 3900 mètres dans une ambiance hostile mais enivrante. Christophe, toujours le plus actif, et je le suis. On longe des combes caillouteuses, on gratte les arêtes exposées au vent… et bientôt, avec 200 mètres de gain, on quitte déjà « la zone de vie » et le paysage devient plus sauvage : pierriers, petits lacs, premières taches de neige… On est déjà plus haut que le Rohtang Pass, et le paysage côté Nord, aride et sévère, se révèle à nos yeux. Il est temps de tracer notre parcours.

Plus tard, en débriefing, nous comprendrons l’erreur que nous avons faite avec Hans : novices dans cette vallée, nous avons confondu le Hanuman avec un autre pic, le chêne de Pir Panjal: le Mukar Beh dont l’approche était très logique. Atteindre le Hanuman Tiba est beaucoup plus difficile, mais cela n’a pas empêché Christophe d’y aller.

Le premier vrai thermique nous monte haut, à 5500m. Le panorama est tellement impressionnant que je perds quelque minutes sans pouvoir prendre de décision sur mon vol. A l’Ouest, une longue crête, fine comme une lame, avec des faces Sud vertigineusement tombantes au fond de la vallée. Au Nord, c’est plutôt Tibet que Inde. Les cimes dessinent des lignes presque droites, avec des arêtes pointues. Des énormes espaces gris-roux couverts de poussière et de sable à plus de 3000m. Les nuages à la blancheur éblouissante dans un ciel bleu indigo… Le paysage est sauvage et cruel, effrayant et beau à la fois, calme mais rempli d’une énorme force. Loin au-dessus de moi, Christophe fonce vers Solang, une solution qui me parait étrange car, je ne vois qu’un seul but : un pic beaucoup plus à l’Ouest qui domine toute une crête ensoleillée. En granit sombre, presque noir, avec de fines lignes de neige soulignant son cône, on dirait un diamant. Sans hésiter, nous fonçons avec Hans vers la crête menant au pic.

Les pentes sont abruptes avec de la glace dans chaque combe. A hauteur de la crête nous sommes toujours largement en finesse du fond de la vallée de Kullu, mais nous souhaitons rester le plus haut possible au-dessus de ce mur abrupt et menaçant. Un thermique bien fort me propulse à la base des nuages qui s’inclinent sous le vent d’altitude. Coup d’oeil sur le vario : 5985m ! Soudain je rentre dans un cisaillement bien marqué. Quelques contres énergiques à presque 100% d’amplitude des commandes. Je respire profondément l’air glacé, je touche les barbules, je lutte… mais hélas, pas de 6000… trop difficile dans ce type de conditions. 

Il est temps de ré-evaluer la situation. Christophe, agacé, ne comprend pas où nous sommes. Beaucoup de communication par radio. On donne les repères, l’altitude, le cap… Hans est beaucoup plus bas, mais plus loin à l’Ouest, bien visible. Christophe est dans les pentes de l’Hanuman. Lentement je m’approche des crêtes menant au pic qui m’attire. Malgré les reliefs menaçants l’air est étonnement calme. La brise légère commence à me soutenir, mais sans turbulences marquées. J’atteins enfin le glacier sous la pyramide sombre du pic. Joie: sur une crête plus Sud-Ouest on aperçoit Hans! Les brises nous mènent maintenant vers le sommet. Mais, comme hier, la météo commence à se détériorer. Il y a du gris partout, et on aperçoit déjà les rideaux déchirés de virgas. Il nous faudrait 20 minutes pour atteindre le sommet mais le jeu devient trop risqué.

 »Hans, ici Alex, altitude cinq cinq, je pense qu’il est temps de basculer vers la vallée! »

 »Hans pour Alex, reçu, d’accord, on y va! »

Demi-tour, on glisse déjà dans l’air calme vers les taches de soleil vaguement visibles au fond de la vallée de Kullu. Crevasses turquoises du glacier, granits froids et hostiles, beauté sauvage qui nous emplit… En s’éloignant de la cime on se retrouve très haut au-dessus des reliefs. Hans est à côté de moi. La fin du vol promet d’être facile, mais la fatigue et le froid m’attaquent soudainement. On est encore à plus de 5000m, et la sensation de froid est liée au manque d’oxygène. En quelques minutes je me sens sérieusement gelé. Pas grave, il ne nous reste qu’un long plané vers l’atterro. Je tremble. Je tente de me distraire en faisant des photos mais mon appareil refuse de fonctionner à cause du froid. Dommage c’est magnifique… on gardera tout ça en mémoire pour toujours. Hans, peut-être un peu euphorique et sous hypoxie, fait des déclarations d’amour à tout le monde. Je suis trop gelé pour partager son ravissement mais je le comprends vraiment bien…


Christophe aussi a fait demi-tour vers la vallée. On retourne dans le monde des vivants. Hans, au-dessus de moi, fait des spirales. Notre atterro est ensoleillé mais plus au Sud l’ombre grandit déjà. On se regroupe dans l’air tiède plein de bulles thermiques.
Comme hier, nous sommes tous les trois épuisés. Mais aujourd’hui c’est pire. Mes émotions sont excessives, bondissant de la rage aux délices. J’ai dépassé mes limites. Après cette explosion émotionnelle, l’apathie m’envahit. Il nous faut beaucoup de temps pour plier les voiles et ranger le matos dans nos sacs. Lentement, on va à pieds vers la maison de Gutam où la chaleur du foyer, un bon repas et une discussion arrosée de masala tchai nous attendent.

Alexei Tarasov

 Publié par à 22 h 10 min