Oct 012016
 

Marc Boyer avait organisé, en août, son habituelle et amicale Transpyrénéenne, particulièrement réussie cette année. Récit, un peu loufoque, de Jean-Louis Hourcadette…

Au début de mon histoire, la cinquième ère glaciaire est en train de lâcher prise, des rochers et de l’herbe apparaissent, la chaleur solaire s’impose et porte les marécages à ébullition. Çà commence à grouiller de bestioles rampantes que les ptérodactyles à quatre de finesse lorgnent du haut des cieux, là où les premiers thermiques commencent à soutenir leurs grandes ailes diaphanes aux couleurs vives.

C’est alors qu’Arthur, neveu de Bétamèche, lui-même cousin des âges farouches, apparaît. Ce sympathique troll à la tignasse en coup de vent d’autan a fui une bourgade peuplée d’hominidés primitifs au mitan d’une plaine pestilentielle, pour les quelques huttes blotties au bord d’agréables sources chaudes issues de volcans momentanément assoupis. Comme il me sait scribe mercenaire dans un monde qui le fascine, et qu’il rêve d’explorer toute la chaîne qui barre la vue, du levant au couchant, il vient un jour me voir et me propose de l’accompagner vers les quelques zones que je connais bien : lac de Yesa, Collarada ou Santa Orosia, dans le but de voleter par-ci par-là et repérer de beaux bivouacs et de frais barrancos. Il vole déjà beaucoup mieux que je ne le ferai jamais, ce pour quoi il me voit souvent arriver à pied au point de ralliement fixé d’avance, en général le premier troquet à droite en entrant. À mes dépens, il vient d’inventer le concept du marche ou vole…

Pas mal d’années passent et Marc Boyer – vous l’aviez reconnu – a peaufiné ses tracés sur la carte. Il connaît les décos sauvages, les cross improbables, les thermiques faciles, les posés stratégiques et les bivouacs au pays des merveilles. À chaque occasion, à chaque Route du Vol, il me parle des croisières qu’il brode à cheval sur la frontière, de Pampelune à l’Andorre… Mais le boulot, la famille, la météo… je suis toujours ailleurs… jusqu’en 2016, l’année de tous les loisirs. OK, ce coup-ci, le temps d’en parler à Pierre et Larranda et j’en suis ! « Boudu con, vous venez vraiment ? Tous les trois ? »

Or donc, un dimanche matin, au bord d’une autoroute aussi laide qu’une autre, nous sommes quelques-uns à nous serrer la main : Marc et son navetteur Jean-Michel, Laure et Antoine qui alterneront vols et conduite des deux 4*4, Pierre Mich’ le bordelais, Christian et Serge les bayonnais, Laurent, Robert le basque bondissant, Pierre et moi. Grâce aux talents de tangrammeur de Jean-Michel, les matériels de cuisine, de couchage et de vol sont sauvagement comprimés dans les interstices laissés par le matériel humain. Autant dire que rien ne bouge jusqu’à Hecho, à l’ouest de Jaca.

Le premier vol, normalement, c’est du gâteau, de la torta : moins d’une heure de marche d’approche, un déco immense et gentiment gazonné, un thermique royal juste devant et un cheminement pépère jusqu’à Villanua, au pied du Somport. Personnellement, j’ai déjà volé ici avec Pierre, un jour où il n’aurait pas fallu décoller, et je me souviens surtout d’un irréversible effet bagnard suivi d’un posé radical dans la seule clairière d’un océan vert à trois heures de marche forcée du salut. Ça vole nettement mieux aujourd’hui, mais le vent météo adverse va nous compliquer la tâche et nous éparpiller entre Hecho et Santa Cilla, avant Jaca. Baignade, ablutions votives et cervezas adoucissent cette première journée un peu tendue et Marc, fin stratège, décide de zapper l’étape Collarada pour nous amener directement, via Sabinanigo et la très belle route au sud d’Ordesa, à Ainsa (sa vieille ville, sa vue imprenable sur la Montanesa, ses touristes… et ses restos). Notre groupe erratique sédimente pour la nuit sous la protection de la penia, grande ombre noire sur fond d’étoiles.

Le chemin sous les pins dénivelle vite et nous amène jusqu’à un balcon avec vue sur les lacs de Médiano et Grado, qu’il ne faut pas confondre avec Médrano et Gradouble. Il y a dans le coin quelques-unes des escalades les plus dures et engagées d’Espagne, dans des calcaires chauffés à blanc, piquetés d’ossements végétaux torturés par le vent. Pour l’heure, la chaleur y est, mais pas le moindre souffle de brise. Nous cherchons refuge à l’ombre chiche des buissons, guettés par des vautours besogneux qui attendent comme nous l’apparition du thermique salvateur.

Pour passer le temps, Serge stimule au moindre souffle le proto d’une future Nervures et moi je vérifie toute l’organisation de la Spantik S que me prête Larranda, passé lui sous Diamir en ce début de stage.

Spantik ou chance, le fait est que je décolle assez tranquillement et, avec Pierre et Pierre Mich’, nous passons rapidement de l’abîme à la crête sommitale (2291 m). Au déco en dessous, ça stresse un peu, et Serge a tout loisir d’admirer sa Diamir (Amir!) sous des angles très inhabituels. La suite est magnifique, le long de la Serra Ferrera qui s’incurve vers un col à partir duquel on voit bien le but : le Turbon, plein Est. Le temps d’attendre nos poursuivants en allant trop loin sur la crête, nous avons perdu une altitude précieuse et il faut se remettre à tâcheronner le thermique du col avant de plonger derrière, en direction d’une autre côte parallèle, la Sadanera, qui domine le village bien visible de Campo.

Ma récompense pour cette transition très mouvementée, c’est de voir pour la première fois de ma vie l’extrados de Marc, en train de remonter une ravine issue du village alors que j’ai la chance d’arriver à mi-pente. Il ne traîne pas dans l’ascenseur et, en quelques minutes, me rattrape et me double. Humblement, je lui emboîte le sillage, direction le socle du Turbon par-dessus la route sud-nord qui mène à Castejon de Sos. Cinquante mètres plus haut que moi, il passe sans problème, comme Serge, Robert, Christian, Pierre Mich’ et Grodèg, la petite escadrille de pilotes énervés avant nous. Moins efficace, je zérote lamentablement entre une minable arête rocheuse et un pauvre éboulis.

Quand j’en ai marre de ce labeur pénible et dangereux, je laisse tomber et vise les posés possibles dans la banlieue de Campo. Mon train d’atterrissage est déjà sorti, je suis résigné, quand soudain, drrriiinnngggg….me vient une hallucination auditive : Saint Marc (les SIV), qui me disait l’autre jour à Hecho que si l’on regarde un atterro possible, on est foutu, posé d’office. Alors que des ravines chauffées à blanc, en Espagne, il y en a partout, y compris à Campo !

Alors, je passe en mode busard affamé qui ne veut pas voir le beau champ jaune là-bas, et je cherche…jusqu’à la rencontre du troisième bip. On s’applique, et oui ça finit par s’inverser, on s’accroche… petit thermique deviendra grand ! Ce brave flux d’air chaud va m’accompagner en une seule hélicoïde enivrante de 700 à 2600 mètres, là où tout est facile et où l’horizon devient immense, au-dessus de l’imposante côte calcaire.

Je ne sais pas où sont tous les copains qui m’ont précédé ici, mais je vois au moins Robert et Marc, leurs voiles étalées près du petit refuge, et Serge, figure de proue du vaste navire Turbon, après son atterro improvisé au milieu des isards et des edelweiss. Quelques minutes plus tard, je suis à côté de lui et, comme deux stèles debout au plus bel endroit possible, nous revivons ce vol magnifique au-dessus des sierras. Bizarrement, Pierre n’est pas avec nous, alors qu’il adore et pratique le plus souvent possible le posé en cours de vol. En fait, il ignorait se trouver au but, et a continué vers l’Est. Il remontera en 4*4 avec les autres.

Ayant étalé son tapis volant sur un petit col en herbe, Serge se remet en l’air dans une aérologie puissante et je le suis après mille précautions préalables. Aussitôt satellisés 200 mètres plus haut, on réalise qu’il serait plus facile de continuer vers Castejon au Nord, puis Villaler à l’Est en suivant les « rues de vautours » que de descendre au bivouac prévu, juste sous nos sellettes. Malgré tout, quelques manœuvres radicales plus tard, nous nous posons à côté des cervezas livrées fraîches à domicile par les navetteurs de chez San Miguel Speed, et le bivouac s’organise. Cela consiste en montage de tentes, ablutions et rinçage de légumes dans l’abreuvoir des vaches, cérémonie de pluche, débriefing enthousiaste de la journée assuré essentiellement par notre speaker basque, surveillance des susdites vaches et tentes, élaboration d’un incroyable repas marocain par Marc et enfin, engloutissement correspondant, inch’Allah…

Le soleil se lève sur un très bel horizon, avec isards fauves et petits nuages roses. Jean-Michel fait glouglouter le premier café de la journée pour nous tout seuls, puis Antoine vient nous rejoindre en lisière de ce bivouac magnifique et me demande pourquoi je surnomme Pierre « Grodèg »… « A cause de la BD de Reiser, Gros Dégueulasse »… « Ah bon ??? Je croyais que c’était une histoire de parapente et de grosse dégueulante ! ». Longtemps après ces intimes confidences, nous voilà transpirant le long d’un éboulis écrit en un Braille chaotique et fortement incliné, qui culmine près d’une table d’orientation généreuse. Laure est impressionnée par le dernier raidillon et le charme tout minéral des lieux. Marc lui remonte le moral : elle retrouve vite souffle et sourire. Le déco du jour est plus bas au Sud, face au bivouac où veillent Antoine et Jean-Michel.

Ça décolle et vole facilement jusqu’à l’autre bout de la crête, et toute la meute s’applique à faire le plein avant de foncer en finesse vers le but. Pour Laurent, Castejon ça sera plus tard, mais là tout de suite ça serait plutôt SOS puisqu’il a eu la mauvaise idée de se laisser trop reculer derrière la crête… révision brutale de son dernier stage en simulation d’incidents de vols avec, en dessous, un lac en calcaire et pas le temps d’attendre que des pluies aléatoires le remplissent.

Le plan de vol, après un maigre plafond, c’est lumineusement simple : tout droit ! Le premier thermique est loin, il permet aux moins paresseux de monter sur les hauteurs de Castejon, les autres n’aspirant qu’à aller se mettre à l’ombre d’une cania dans le jardin du « Pajero Loco ».

Canias donc, plus douche, lessive, monologues basques, recharge des diverses batteries, repas et dodo.

Zéro marche ce matin, le déco se faisant presque depuis le toit du 4*4. Marc nous briefe d’un étonnant « aujourd’hui, on devrait avoir la même météo que demain »… Ça doit vouloir dire petits plafonds et vent de face où qu’on aille, ce qui va corser un vol que je connais facile d’habitude. Effectivement, je me traîne au ras des collines, toujours contré voire très con, pour finir misérablement en fond de vallée avant le but à Villaler. Même les plus valeureux d’entre nous, les bayonnais, finissent loin du but (le Vall Fosca), où moisit la magnifique (!) station de ski de Cabdella. On termine tous cette journée comme on l’a commencée, en 4*4. Même la corvée de bois sec se fait de la même façon, juste avant de sortir de la forêt, alors que le crachin menace. Le col visé, à mi-chemin de Cabdella et de Llesui, ressemble à certains coins d’Ecosse ou d’Irlande quand la lumière dorée de fin d’après-midi fait exploser les bruyères au loin. En tout cas, on y mange et dort comme nulle part ailleurs !

Conseil de guerre pessimiste autour du café matinal : le temps s’est remis au beau, certes, mais la stabilité totale, les plafonds probables à ras du plancher et le vent du Nord découragent tout projet local. Marc nous propose de sauver la journée en descendant jusqu’à Ager, où nous attendent une chaleur implacable et, là aussi, très peu d’instabilité. Comme je suis un gros gâté, je n’apprécie que moyennement ce vol alors que, finalement, le seul fait de transplaner du déco à l’atterro reste à chaque fois une sorte de miracle.

À propos d’ambiance magique, tous les sortilèges sont en place dès le début d’une piste incroyable perdue dans le Val d’Aran, et se multiplient au fur et à mesure de notre montée dans les barbules. La plupart des passagers n’en mènent pas large, vu la béance du gouffre juste à côté des roues. Moi, je me bouffe les doigts… Non de peur, mais parce que j’ai commis la bêtise de laisser l’appareil photo dans le sac de mon parapente sur le toit, et qu’il est inatteignable. Or, à chaque lacet, je vois l’autre 4*4, dont l’étrave fend l’ectoplasme en contrebas, quasiment à la verticale. Ça me rappelle « Aguirre, la colère de Dieu », les grandioses conquistadors en déroute sur le chemin des Incas, guidés par la seule folie de Klaus Kinski. Il ne manque que la musique de Popol Vuh remontant des enfers !

Quand Marc s’arrête, c’est qu’on a dépassé les limites du monde connu et que les sorcières fuligineuses nous ont donné rendez-vous pour leur sabbat ici même où bat le ressac des nuées, le temps d’un ultime bivouac cinq étoiles.

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Au Sud, sa Majesté l’Aneto, 3408 mètres. Au-dessus, le Montulde, 2518, encore dans l’ombre. Tout le reste n’est que stagnation de vapeurs fantomatiques dans tous les tons du bleu sombre au rose flamboyant. Pour moi tout seul, avant que les autres ne se réveillent et que le paysage redevienne seulement beau. Il sera toujours temps de déjeuner, rire, défaire le camp et charger nos sacs sur nos épaules, puis marcher vers le sommet qui trempe dans un joli petit lac en forme de coeur. Là-haut, une belle pelouse penche vers notre dernier envol, et Luchon là-bas, au centre d’un admirable 360 de sommets que seul Marc est capable de tous nommer. Le vol lui-même est sans problème, d’après lui, si ce n’est une transition peut-être trop longue vers le col salvateur sous le Poujastrou… Et de fait, partant encore d’un plafond minable, nous terminons trop bas. Pas beaucoup trop bas, mais quand même !

Presque deux mois plus tard, j’en suis encore à me demander pourquoi je n’ai pas suivi mon idée initiale : poser en dahu dès la fin de la transition et remonter à pied vers ce foutu col pour redécoller versant Luchon. Au lieu de ça, nous rabotons en formation parfaite les forêts d’Aran et descendons visiter Bossost, intéressant prélude à l’asphalte du col du Portillon.

À la fin de mon histoire, il y a la Moraine post glaciaire, et Marc qui s’y pose paisiblement au terme d’une superbe Transpyrénéenne compliquée de vents contraires et de plafonds radins. Pour le fun, il réussit même le carreau, droit sur mon matelas trop volumineux, qu’il a toujours dénigré depuis une semaine.

Malgré une telle météo, mais grâce à ses talents d’organisateur, pilote, cuistot marocain et enthousiaste communicatif, il n’y avait que lui pour nous sculpter de tels vols, agrémentés de bivouacs somptueux !

Texte et photo J.L. Hourcadette

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